Décès de Michel Chapuis : Témoignage d’Éric Lebrun

Parler de Michel Chapuis est quelque peu vertigineux, tant l’homme intimidait par son immense culture, ses traits de génie, le rôle considérable qu’il a joué dans l’histoire de la musique, celle du XXème siècle ! Je me souviens d’une discussion avec le compositeur Henri Dutilleux au cours de laquelle ce dernier me demandait qui étaient mes “maîtres” ? J’hasardai quelques noms de compositeurs, d’analystes, qui le laissèrent presque indifférent. Lorsque je prononçai le nom de Michel Chapuis, le ton changea, car il incarnait une forme de renouveau, de “renaissance” qui fascinait jusqu’aux compositeurs situés apparemment aux antipodes de son univers !
A titre personnel, loin de cet aspect historique, ma rencontre avec Michel Chapuis fut une illumination. Je peux dire que je n’entendais plus la musique de la même façon après l’avoir approché. Il y avait dans son attitude quelque chose de l’ordre du questionnement, de l’ouverture, de la liberté. Son enseignement hors-norme reposait sur l’observation de données objectives. Il n’imposait rien, ne nous reprochait jamais rien, et, d’une certaine manière, ne nous apprenait pas grand chose sur notre jeu, à la manière dont on l’entendrait aujourd’hui. Mais nous repartions remplis de tant de questions passionnantes, de tant de lumières jetées sur le phénomène sonore, sur un passé qui, sous ses doigts et à travers ses mots, son regard souvent rieur, revivait pleinement. Au fond, avec Michel Chapuis, le présent et le passé se confondaient : je me suis rendu compte seulement des années plus tard qu’il était capable d’improviser non seulement magnifiquement à l’orgue, mais aussi en parlant, nous instruisant –rarement- de citations du XVIIème siècle que je pense aujourd’hui imaginaires, mais sonnant plus vrai que les vraies ! Fort de ces moments exaltants, je travaillais avec passion, sans relâche ! Quelle étonnante et prodigieuse pédagogie !
Il fut aussi un ami très cher, témoin de ma rencontre avec ma future épouse Marie-Ange, de notre mariage aussi, nous photographiant avec un appareil improbable ayant appartenu aux frères Lumière. Autre voyage dans le temps…
Je n’ai que de bons, de merveilleux souvenirs de cet être exceptionnel. Si je mesure ce qu’il représente pour la musique, je sais ce que je lui dois à titre personnel ! Et il sait, d’où il est aujourd’hui, combien je lui suis reconnaissant.
Merci de tout cœur cher Michel !

Eric Lebrun

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