SNAPE

Bulletin n° 3. Décembre 1964

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Images ou précisions de A. Faverais, Président 

Billet de M. Culot-Debray, Secrétaire

Nova et vetera de E. Souberbielle, Vice-présiden

Diabolus in Musica de H. Veysseyre, Secrétaire-adjoint

Compte-rendu de lecture

 

Images ou précisions ?

 

Les peuples primitifs n'avaient à leur disposition que peu de moyens d'expression parlée ou écrite : il est vrai qu'ils avaient tellement peu de choses à se dire ; et en cas de désaccord, ils avaient pour ressources des arguments si rapidement compréhensibles !

Voyez plutôt le style imagé de la Genèse décrivant la création du monde. Et la tour de Babel : qui oserait en rechercher les vestiges ? Et le sort de la femme de Loth : une histoire qui ne manque pas de sel !

Ce serait s'exposer à de sérieux mécomptes que de prendre à la lettre une forme imagée que les nécessités d'un langage rudimentaire rendaient systématique et qui, par la suite des temps au contraire, s'est juxtaposée à l'expression concrète et directe pour apparaître comme un procédé de prédilection à l'usage des poètes et des artistes en général.

On sait en quel honneur est tenu encore de nos jours auprès des Orientaux ce style imagé parfois jusqu'au lyrisme, qui défie toute interprétation littérale, et nous autres, musiciens d'églises, faisons retentir nos édifices sacrés de combien de textes, dont souvent le sens paraît devoir être interprété à l'aide d'un code.

Il ne faudrait pas pourtant que cette ambiance des images créât chez nous... ni chez d'autres... une sorte d'accoutumance empêchant de saisir la portée de documents rédigés en style direct et qui disent bien et sans périphrases ce qu'ils doivent dire.

Pourtant voulez-vous me dire ce que deviennent dans la pratique, les recommandations et les ordres du Saint-Siège et de l'Épiscopat concernant de nombreux problèmes de tous ordres ?

Voyons seulement aujourd'hui la doctrine de l'Église sur les syndicats et leur rôle.

La nécessité du dialogue ? Relisez « Pacem in terris ». Vous y verrez en substance qu'avant toute décision, il convient d'intégrer tous les aspects humains de la question, et que dans ce but, il faut apprendre à les connaître, donc consulter et dialoguer.

Non que le dialogue doive tout suppléer, mais il est apte à tout faciliter.

Le Cardinal RICHAUD, Archevêque de Bordeaux, veut que soient pris en considération le rôle et l'importance de la structure syndicale ; « il faut s'efforcer de développer les rapports contractuels, de trouver des points concrets pour entamer des dialogues constructifs ». Et plus loin : « la clef d'un grand nombre de difficultés sociales se trouve dans le dialogue ».

De Monseigneur MARTY, Archevêque de Reims : « Il ne peut y avoir collaboration sans dialogue ».

Monseigneur LALLIER, Archevêque de Marseille, va plus loin :

« Un employeur qui a le sens de l'honneur - et surtout s'il est chrétien - ne peut refuser le dialogue. Il faut accepter, et faire accepter le dialogue, avec les interlocuteurs réels, et non avec ceux qu'on voudrait se choisir. Il est vain d'espérer résoudre les problèmes sociaux par l'élimination des militants les plus compétents. Ce dont les hommes ont le plus besoin, c'est être traité en hommes ».

 

Un dialogue n'est vraiment constructif qu'entre interlocuteurs valables, et c'est la raison pour laquelle la loi veut que seule une organisation syndicale professionnelle ait le droit de discuter avec l'autre partie et d'assumer avec elle les responsabilités des décisions.

C'est donc un droit pour le travailleur de se constituer en syndicat, et si ce droit est reconnu par la loi civile, il est inscrit depuis longtemps dans la loi divine ; et ici encore laissons parler l'Église.

 

L'encyclique « Mater et Magistra », après « Rerum Novarum », réclame « une active participation des travailleurs à des mesures qui les touchent de si près et une nécessaire organisation des professions ».

Mieux : l'Église fait de l'appartenance à un syndicat un devoir de chrétien. Elle se base sur la constatation des difficultés qui s'opposent au travailleur dans sa profession : difficultés d'ordre économique, d'ordre social, d'ordre moral. Et dans la difficulté, on n'a pas le droit de s'isoler des autres et de leur refuser le coup de collier indispensable.

Le Cardinal RICHAUD veut l'UNION dès le niveau de l'entreprise pour mettre sur pied tous organismes de coopération. Il fait observer que « le cadre professionnel semble privilégié pour ce dialogue et cette coopération ». « Derrière l'ouvrier, (ses bras et son rendement), il y a son être moral et son esprit. Il y a sa famille, il y a toute la masse des travailleurs pour laquelle, à notre époque et suivant la conception chrétienne de la dignité individuelle des personnes humaines, il y a lieu de réaliser, non pas une promotion occasionnelle et parcellaire, mais une montée collective et organisée ».

Ce même prélat s'adressant aux employeurs, leur déclare :

« Refuser d'entendre des travailleurs ou leurs représentants, quand le conflit surgit, et souvent une faute, ou du moins une maladresse, qui blesse les collaborateurs dont on s'est servi. Le climat d'une négociation possible se trouve radicalement compromis. Les erreurs psychologiques sont ordinairement les plus dommageables ».

Entendez Monsieur PUESCH, Évêque de Carcassonne : « Si des travailleurs se tiennent à l'écart des syndicats ou se désintéressent de leur fonctionnement, qu'ils ne se disent pas chrétiens ». Cela me paraît net dans toute sa gravité.

Et de Monseigneur MARTY déjà cité : « Les organismes syndicaux sont, pour les patrons et les ouvriers, les moyens normaux d'une collaboration saine et efficace. L'appartenance à un syndicat est, non seulement un droit, mais un devoir. Les responsabilités syndicales sont un service. Pour ce motif, les responsables syndicaux sont particulièrement dignes de respect ». (Chers collaborateurs de mon Comité syndical, je vous dédie cet envoi de fleurs au passage).

Voici maintenant le Cardinal LEFEBVRE, Archevêque de Bourges : « Dans l'organisation professionnelle, les syndicats ont à jouer un rôle de premier plan. Il s'agit d'un devoir de charité chrétienne. Céder à la paresse et se refuser à prendre aucun risque constitue bien un péché par omission qui est loin d'avoir de valables excuses. »

Monseigneur SCHMITT, Évêque de Metz, donne comme consigne de « rappeler ce devoir aux chrétiens ».

A SEES Monseigneur PIOGER déclare : « La participation au Syndicat est une forme de la charité envers le prochain, ce second commandement semblable au premier »

Entendons l'Évêque de Nîmes, Monseigneur ROUGE : « La sauvegarde des droits dans la justice, surtout des plus malheureux, ne peut être faite que dans l'Union. L'examen sérieux des problèmes posés par la vie du travail et les aménagements nécessaires à promouvoir ne peuvent se faire que par le moyen d'organisations ouvrières sérieusement préoccupées de la vie de chacun et assez solidement implantées, pour agir efficacement. C'est pourquoi on a toujours enseigné que l'appartenance active à une organisation syndicale était un droit et un devoir pour tout ouvrier ».

Si j'ai cité longuement nos Évêques de France, c'est pour bien démontrer que l'Église, en la personne de ses Pontifes et de ses Évêques, est persuadée que l'évolution doit accompagner, ou mieux, deviner et devancer les événements, loin d'être soumise à leur pression.

Je n'ai pas renouvelé les propos de notre Archevêque de Paris. Il a, depuis longtemps au cours de sa carrière sacerdotale, puis épiscopale, donné le « la » de l'Église.

 

A chacun de saisir toutes ces précisions, à la lettre cette fois ; ce n'est plus l'instant des images.

 

Le Président, Albert FAVERAIS

 

Billet de la Secrétaire

 

En dépit du peu de faits marquants depuis notre dernier bulletin, notre Syndicat poursuit sa route de lutte parfois, de conciliation souvent, de témoignage toujours.

S'il ne m'est pas permis de dévoiler des cas particuliers, je puis affirmer que, par son existence seule, le syndicat s'avère utile et même indispensable. En cette noire période de licenciements, la présence du Syndicat impose tout au moins une certaine légalité de forme.

Mais l'autre grande raison d'être d'un syndicat est l'organisation professionnelle ; celle-ci ne saurait tarder, dans l'élaboration de cette Convention Collective dont le chapitre « qualification professionnelle » semble être la pierre d'achoppement.

Les lenteurs que nous rencontrons dans un dialogue difficile viennent de l'absence trop longue de Syndicat. Un sommeil de huit ans creuse un ravin dont la pente est terrible à remonter.

Le Bureau qui ne chôme pas, a besoin de l'appui de tous les syndiqués pour persévérer dans cette ascension, lente mais certaine.

Nous avons pris contact avec les services de l'Évêché de Versailles, afin d'aligner les tarifs sur la récente augmentation de 20 % accordée pour la Seine.

Il y a aussi à étudier la question des retraites et assurances, s'adressant à un personnel qualifié, cela va de soi.

Après enquêtes, les titulaires de S. et O. ne peuvent bénéficier de la retraite complémentaire des Employés d'Églises. Or, notre profession n'ayant été admise qu'en 1951 à cotiser la Sécurité Sociale fondée depuis 45, il arrive ceci : un artiste ayant atteint 65 ans, s'il ne travaille plus, se voit attribuer une retraite proportionnelle aux cotisations versées. Ce qui donne, pour le cas (que je connais bien) de quelqu'un qui en réalité chante professionnellement depuis 1930, la somme de 19 francs par trimestre.....

Le Syndicat se doit de faire connaître au clergé Parisien responsable de la crise actuelle, la grande misère de ses employés réduits au chômage, et dont le tempérament d'artistes n'a pas su s'abriter.

 

Le R.P. COCAGNAC, aumônier de l'Église des Artistes, parle admirablement du « métier ». Avec son autorisation, je cite quelques extraits du bulletin : les 4 Saisons du Théâtre et de la Musique.

« ... L'art du Théâtre et de la Musique est un idéal de création et de poésie... mais c'est aussi un métier, longuement appris au cours d'une scolarité, durement éprouvée par l'expérience. Ce mot a pris un sens particulier dans le langage des artistes. On dit d'un homme qu'il est dans le métier, qu'il « fait le métier ». Cette expression n'entend pas caractériser les seuls aspects économiques ou sociaux d'une profession aux visages multiples : elle exprime un engagement.

« ... lorsqu'un étudiant en musique voit s'achever le cycle de ses études... il lui faut encore entrer dans « le métier » et s'y maintenir... les artistes sont, en grande majorité, des nerveux, leur prétendue vanité cache de profondes angoisses ; les conditions sociales et économiques qui donnent aux arts leur existence sont, de nos jours, en France, particulièrement éprouvantes.

« ... le défaut de discernement des vrais talents, ... des industries pseudo- artistiques comme le cinéma ou le Yé-Yé, l'avilissement du public... rendent parfaitement aléatoire l'exercice du métier des arts.

« ... l'artiste réellement doué finit souvent par faire figure de prolétaire dans une société qui ignore le pari perpétuel que suppose la foi dans sa vocation, dans son art... si l'on entend par prolétaire l'état d'un homme qui ne peut trouver dans son métier le minimum de sécurité auquel tout homme a droit, alors on peut dire de bien des artistes qu'ils sont en état prolétarien.

« ... On en vient à cette absurdité : être dans le métier, c'est supporter sans cesse cette incertitude, c'est parier sur l'imprévisible, c'est fonder sans cesse son existence sur des données incertaines.

« ... Que l'on comprenne bien : l'insécurité que nous mentionnons ici ne concerne pas uniquement la vie matérielle ; elle affecte la vie artistique elle-même ; elle peut paralyser l'épanouissement du talent.

« ... FAIRE LE METIER c'est continuer à nager dans ce tourbillon en tâchant de maintenir le plus longtemps possible la tête hors de l'eau. »

 

Je regrette d'avoir fait d'avoir dû faire des coupures dans cet article car tout y est essentiel et concerne nos difficultés propres ; les musiciens d'Églises étant les plus malmenés pour avoir choisi un de ces visages de l'art, qui pour être plus élevé spirituellement, les a menés à un sous-prolétariat.

 

M. CULOT – DEBRAY, Secrétaire

 

Nova et Vetera

 

En relatant dans notre dernier bulletin les cérémonies romaines du Lundi de Pâques dernier, nous avions tenu à arrêter notre attention sur cette notion du Beau que le Souverain Pontife avait évoqué plusieurs fois dans son discours, et qui est, de fait, inséparable de l'idée liturgique elle-même.

Les paroles du Pape Paul VI corroboraient ainsi, substantiellement, le précepte formulé par le Pape Saint Pie X : « ... Il est indispensable que les fidèles prient sur de la Beauté. » C'est en application de ce principe qu'il a voulu nous citer, en les accentuant, les termes du texte conciliaire récemment promulgué par lui : « ... Le trésor de la Musique Sacrée sera conservé et cultivé avec le plus grand soin », malgré « le travail d'adaptation » qui sera jugé nécessaire. Revenant depuis sur le même sujet, il déclarait ce mois-ci aux cardinaux et évêques membres du Conseil pour l'application de la Constitution liturgique : « ... Le désir d'innover ne doit pas être excessif. N'abandonnons pas le patrimoine de l'Église. Ce n'est pas d'une révolution qu'il s'agit. L'Église est un arbre dont les feuilles se renouvellent, mais grâce à la vigueur du vieux tronc, il ne doit pas y avoir d'opposition entre le passé et le présent. »

Il faut reconnaître, avec tristesse, que les sages paroles du Pape sont démenties tous les jours. Il y a en fait, de plus en plus d'opposition entre le passé et le présent, et c'est bien, en réalité, d'une révolution qu'il s'agit. Le trésor qui doit être conservé est attaqué gravement et menace d'être complètement ruiné. Ce qui est plus grave encore, c'est que les démolisseurs de notre patrimoine prétendent traduire la pensée de l'Église, dont ils invoquent fallacieusement les directives en renversant leur sens, se parant ainsi d'une obéissance équivoque qui est bien la forme la plus perfide et la plus pernicieuse de la désobéissance. On cherche à créer des confusions, et ce sont ces confusions que nous voulons dénoncer.

La première concerne la définition de ce qui est prescrit et de ce qui est autorisé. On laisse entendre, on écrit même que le Français est devenu régulier, le latin restant autorisé. Le texte de la lettre des évêques est pourtant fort clair et dit formellement le contraire. Il est urgent de dissiper cette équivoque dont la conséquence est manifeste : toute la musique liturgique depuis vingt siècles étant écrite sur des textes latins, il est évident que, si tout doit être traduit, c'est tout le répertoire de la musique sacrée qui doit être abandonné. Les paroles du Saint Père sur les excès de l'innovation trouvent ici leur application immédiate. Si l'on veut conserver le patrimoine il est indispensable que l'usage, autorisé, du Français soit judicieusement limité.

Il devrait l'être par le maintien de la Grand Messe, forme officielle de la prière chantée. Car si le chant des cantiques et le répertoire libre est permis aux messes basses, la Messe Solennelle par contre impose des règles qui pourraient assurer précisément cette limitation dont nous venons de déclarer la nécessité.

Mais, d'innombrables paroisses, au mépris de la recommandation des évêques, abolissent la Grand Messe en lui substituant la messe lue. Cette substitution se fait par le moyen d'une nouvelle équivoque. On sait en effet que la Messe Solennelle est définie par l'Église : celle où l'officiant chante, et la messe lue : celle où il ne chante pas. On efface cette distinction en faisant chanter l'Officiant au cours de la messe lue, et en y maintenant certains rites propres à la Grand Messe , en particulier les encensements. On noie ainsi l'esprit des fidèles dans la confusion, et on leur fait oublier la forme authentique de la Messe Solennelle, qui est précisément cette « prière officielle de l'Église » à laquelle le dernier Motu Proprio de Paul VI recommande si impérieusement « que personne ne porte atteinte ».

Nous ne nous laisserons pas tromper par l'équivoque, qui est l'arme propre de l'hérésie. En matière liturgique comme en matière dogmatique, la révolte commence toujours par une fausse soumission. Mais elle ne peut dissimuler longtemps qu'elle n'a de zèle que pour sa pensée propre. Pour nous, notre voie est dans l'obéissance vraie, qui se tient humblement derrière le Pape et non pas devant lui. Chargés des intérêts d'une profession dont l'honneur se confond avec celui de l'Église, nous défendons d'un même geste son patrimoine musical et ceux qui ont mission de la servir.

Nous refuserons de laisser avilir le culte catholique. La crise s'aggravera peut-être mais elle passera. L'excès porte en soi sa propre ruine, et celui qui veut tout supplanter sera supplanté à son tour. Car le temps ne confirme que la Vérité.

Quand on parle de l'Église on devrait d'abord méditer sur le fait de sa durée. Il faut une grande ignorance ou une grande naïveté pour penser qu'elle s'est trompée pendant deux mille ans.

 

E. SOUBERBIELLE, Vice-Président

 

P.S. : Sans prétendre uniformiser les usages nationaux, il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer au sujet de l'autorisation donnée aux langues vulgaires, que, pendant notre séjour à Rome à Pâques de cette année, nous avons constaté que rien n'était changé dans la messe latine à même la lecture de l'Épître et de l'Évangile.

Nous avons su également, que le jour de la Pentecôte, la Messe Solennelle à Saint-Pierre a été chantée pour la première fois sans polyphonie, en grégorien pur avec alternance des fidèles, sur la demande expresse du Saint Père.

 

Diabolus in Musica

 

Il ne s'agit nullement des intervalles de « Triton », redoutables et redoutés par les élèves, durant le bienheureux temps des études d'Harmonie... Intervalles au caractère bonhomme, à ne pas confondre avec nos nouveaux maîtres, du moins ceux qui s'en donnent apparemment le titre, et surtout, hélas, les pouvoirs ! Ces Abbés, issus d'où nul ne vient, et allant vers un brumeux avenir, commencent à proliférer dans nos tribunes ou nos maîtrises, et malaxent, avec une haute fantaisie, notre patrimoine de musique sacrée. Il est étrange que, si le ridicule tue, nous n'ayons pas encore eu la satisfaction de chanter (en latin ou en français), le De Profundis pour le repos de leur âme si tourmentée de rythmique, si assoiffée de recherches, ou plus simplement si éperdue d'honneurs !

Nos champions « enclergymannés » (on disait autrefois ensoutanés) assènent leurs vérités premières, qu'ils sont probablement les seuls à admettre, et vous démolissent l'Art sacré, poly ou monophonique, avec une superbe incompétence... La musique, c'est pour eux, la résultante de mille étranges choses qui frisent le Surnaturel : c'est pourquoi toute étude sur ce sujet leur paraît superflue, et partant, la pratique en devient leur droit absolu ! Ces nouveaux disciples de Don Quichotte n'ont plus qu'à imiter, par exemple ; - le geste auguste du Semeur -, les Moulins de Hollande - ou, s'ils sont modestes, le Tourniquet, ou la Grande Roue, manèges bien parisiens, certes, mais dont l'évocation n'a rien de commun avec la direction d'une maîtrise dont les éléments, à commencer par l'Organiste, ont généralement, eux, suivi des études assez complètes.

Il est bien entendu que, dans ce monde où le renversement des valeurs permet à l'Évangile des « Ouvriers de la Vigne » une éclatante démonstration, nul ne s'étonne plus de voir nommés à des postes jadis honorés, les plus incompétents d'entre les prêtres-musiciens. L'exemple fait école ! On ne s'étonne plus mais l'on s'indigne ! Il faut moins de science que jadis, il est vrai, pour faire chanter nos nouvelles chansonnettes para-liturgiques, du fait même qu'il a fallu moins de science pour les inventer. Encore qu'il soit fort discutable qu'une part d'invention ait pu présider à l'éclosion de semblables navets. Eh oui ! de ceux-ci nos églises ont désormais le triste privilège de retentir interminablement durant les Offices (mais les appelle-t-on encore Offices ?) afin que la lumière soit faite une fois pour toutes sur les textes latins. Ces textes, pendant des siècles d'un incompréhensible hérétisme intérieur, probablement, ont enrichi les âmes des fidèles qui se sont succédés depuis le Moyen-Âge. Ces textes furent enrichis eux-mêmes par l'apport musical dont on les habilla.

Mais quoi ! Nos nouveaux « Maîtres » seraient bien incapables d'en goûter la noblesse, ni l'ardente foi, ni plus simplement l'Art pur, qui en émanent ! Il leur faudrait, pour ce faire, la robuste culture des Séminaires d'Autrefois. Aujourd'hui, la formation accélérée qui leur est donnée nous livre, à peine rabotés, de jeunes vicaires dont l'idéal premier consiste en plans de travail aptes à tout détruire. Ainsi, sur les ruines encore chaudes, vont déjà s'élever, construits par leurs soins, et selon leurs préceptes (qui ne sont plus ceux de Rome) les cultes multiples, appelés catholiques pour l'instant, et à l'intérieur desquels ils ne risqueront plus de heurter leur pauvreté intellectuelle.

Là, ils seront à l'aise, tout-puissants, nouveaux créateurs d'un monde spirituel bâtard. Ce qui leur permet de tutoyer le Seigneur, comme chacun sait.

Toujours d'après l'Évangile selon saint Matthieu déjà cité, nous sommes bien obligés de conclure qu'il y a un peu trop d'ouvriers de la onzième heure ! Patrons sans tests, réputés incapables, particulièrement dans le domaine de la Musique Sacrée qui nous concerne, ils se permettent de juger leurs pairs.

Divers événements survenus ces temps derniers peuvent en fournir le témoignage, si besoin est. Qu'il soit permis de préciser que la teneur de cet article, pour récriminatoire qu'elle paraisse, vise plutôt à l'ironie, celle-ci restant la meilleure défense de l'esprit français. Le bon sens n'est jamais hargneux ! Soit dit en passant, nos vicaire orphéonistes doivent en être dépourvus, si l'on se base sur leur façon d'agir : le procédé est vieux comme le Monde (traduisez = balayage !) Cette méthode devient leur manière d'aller plus loin dans l'absolu. Je connais un titre d'ouvrage littéraire qui leur conviendrait parfaitement : « le Zéro et l'Infini » ! Mais de cet état de choses même, il ressort que ces Messieurs (ils aiment qu'on dise Père !) éclairent d'un jour nouveau la nécessité de nous mieux unir pour mieux lutter contre de semblables menaces. Nous avons le droit de nous défendre, sans, au départ, nous avouer battus. Car c'est justement ce qu'attendent les nouveaux « Chevaliers de la Clivis » Ne leur laissons pas cette joie !

Nous sommes détenteurs de dons artistiques nous avons mis au service de Dieu, nous aussi ! Le Seigneur a dit : Aide-toi, le Ciel t'aidera, ou du moins l'a-t-il fait comprendre. Si vieille que soit cette parole, elle reste valable. Or nombreux sont ceux d'entre nous qui possèdent le TALENT. Ils n'en sont que mieux armés pour faire face à tant d'injurieuses et incompréhensibles pression. De multiples expériences ont déjà prouvé, par exemple, qu'on risque de meilleurs résultats en acceptant de discuter sur un programme musical dit : nouvelle vague, plutôt que de se résigner à « subir ». En ce bas monde (combien bas !) de notre jungle, malheur aux tièdes ! Soyons corrects vis-à-vis de nous-mêmes, et ne prenons pas la fuite lorsque, dans une sacristie, le vicaire responsable d'un programme nous demande notre avis ! Nous avons beaucoup à gagner, à de semblables contacts, si nous OSONS dire ce que notre formation de vrais musiciens d'Église nous permet de dire. (Il est exact que parfois, nous regrettons de n'avoir ni dynamite, ni T.N.T. à notre disposition !)

Toutes proportions gardées, ne redoutons pas trop nos Diabolus in Musica, ils ne peuvent faire tâche d’huile ! L'apparition de ces petits Novices de la Clef de Sol, ici et là, fait partie des divers bouleversements auxquels nous assistons quotidiennement. Mais tout passe, hormis Dieu. Et puis, la devise de nos ancêtres les Gaulois, n'est-elle pas la suivante : « Il faut rire avant que le ciel ne nous tombe sur la tête » Aurions nous tellement changé que l'immixtion de quelques larves musicales au milieu du troupeau d'élus que nous formons encore nous effraie à ce point ? Le ciel des gaulois n'est-il donc plus à sa place ?…

Le talent ou la science de ceux qui en sont pourvus a toujours fait de l'ombre sur ceux qui en possèdent une moindre dose. Mais toujours, cette ombre s'est diluée pour laisser place à une certaine estime. Or, ces têtes qui pensent posséder la Science Infuse se manifestent comme des adversaires momentanés. Bien. Mais, les croyez-vous si difficiles à vaincre, sur un même terrain, le nôtre, en l'occurrence, et avec leurs propres armes, puisque les nôtres sont beaucoup mieux affûtées ! Je voudrais simplement que ceux qui sont en mesure de comprendre qu'il n'y a qu'un risque minime fassent leur devoir avec autant de cœur qu'ils ont jusqu'ici maintenu la bonne tenue artistique de leur tribune. Si virulents que nous apparaissent ces prolétaires en robes, (ou en veston), ils ne sont que des Hommes, et sur ce plan, nous nous devons de nous faire entendre. - Le Seigneur soit avec vous…

- Et avec vous aussi !...

Même si l'esprit paraît oublié dans cette traduction simpliste, souhaitons donc que ces Diables noirs deviennent, par nos soins vigilants, d'agréables porte-paroles de la Voie Sacrée et vivent dans une bonne harmonie, à défaut de connaître l'Harmonie qui est et restera notre source et notre fierté.

 

H. VEYSSEYRE, Secrétaire-adjoint

 

Compte-rendu de lecture

 

Il y a 50 ans la loi de séparation mettait l'Église de France en graves difficultés financières et l'obligeait à suivre systématiquement une politique d'appauvrissement. Pour déjouer les exigences du Séquestre, l'Église décidait tout au moins de faire disparaître toute apparence de luxe, de renoncer aussi à toute tarification officielle de ses services, objet trop voyant des vérifications fiscales. Qui en fut victime ?

En premier lieu, les musiciens d'Église.

Quelles cérémonies furent frappées d'indigence volontaire ?

Laissons ici la parole à l'abbé Clément Besse dans son livre La crise des cérémonies religieuses et de la musique sacrée (orné de l'imprimatur de l'Évêque de Versailles, 7 novembre 1907)

« Baptêmes, mariages, convois, toutes ces cérémonies devaient être faites sur un seul type, sans trace d'ennoblissement à l'usage de la fortune. L'archevêque avait maintenu un certain nombre de classes, mais on ne comprenait pas ce dédit... Aussi, tandis que l'on prenait tant de précautions..., qu'on tâchait d'amortir l'effet de spoliation en tout ce qui touche aux oeuvres chrétiennes, on se montre impitoyable envers les musiciens...

(On ne s'est jamais demandé) si cette exécution sommaire avait pour elle l'équité. D'une manière générale, en cas de louage de services d'une durée illimitée, l'une des parties n'a pas le droit de rompre le contrat à contretemps et d'abandonner brusquement la convention sans garder des ménagements envers l'autre partie, et sans compenser d'une certaine manière le dommage qui lui est causé. Nous admettrons que la spoliation dont l'Église souffrait ait obligé le clergé à briser ces conventions. Cependant fallait-il avoir égard à la durée des services et à la dignité de la fonction remplie. Un organiste ne se congédie pas comme un souffleur, un maître de chants comme un enfant de choeur. Le grand effort de notre temps vers la sympathie et la pitié, son inclination d'esprit et de coeur vers les petites choses et les petites gens viendront-ils échouer contre la dureté de l'homme de la prière et du sacrifice ? Le prêtre qui s'attendrit avec tant de raison sur la misère des pauvres qu'il visite, sera-t-il de glace avec ses auxiliaires et ses serviteurs ? Quelle interprétation étroite de la morale utilitaire autorisera ce sans-gêne chez des esprits façonnés à la pratique de l'Évangile ?

Encore faut-il reconnaître que ces obligés de l'Église se sont montrés la plupart du temps plus affectés et meurtris que révoltés. Qu'ont-ils inventé pour se protéger contre le régime qui leur était fait ? On apprit un jour qu'une ligue s'était formée entre les organistes et les chanteurs de la capitale et que ce syndicat avait reçu des intéressés mission de porter plainte. Mais à quelle juridiction celui-ci entendait-il avoir recours ? À quel tribunal portait-il le débat ? C'était à l'archevêché ; et toute la campagne poursuivie se ramenait à faire connaître à l'autorité ecclésiastique la situation humiliée et les préjudices de toutes sortes que les musiciens avaient à supporter.

Longtemps après que nos adversaires irréligieux ont organisé partout le secours mutuel et l'assurance, ces hommes (les musiciens d'Eglise) qui nous furent dévoués, peuvent trouver étrange que l'Église ne les ait pas prémunis contre la misère... »

 

Ces lignes auraient pu être écrites au lendemain de l'ordonnance du 5 novembre 1962. Aujourd'hui aucune menace de séquestre ne se profile à l'horizon, mais malgré le modus vivendi de plus en plus confortable accordé à l'Église par l'État, il reste dans beaucoup de cas une méfiance instinctive à l'écart des déclarations à l'autorité civile, fisc, sécurité sociale etc... Les motifs de l'appauvrissement volontaire pratiqué dans l'Église ces dernières années sont, Dieu merci, d'un autre ordre. Les cérémonies vont vers un dépouillement monacal. Le Pape offre sa tiare aux pauvres. Nos évêques réduisent leur train de vie à celui d'un curé de campagne (ou peu s'en faut). Retour au dénuement primitif qui ne peut qu'entraîner l'adhésion des fidèles ; mais encore faut-il ne pas confondre dénuement et dégradation : dégradation du patrimoine culturel dont l'Église est l'unique dépositaire. Et que les règles les plus prônées par cette même Église touchant la justice sociale soient intégralement respectées. On a vu sur ce point, la distance entre le prône et les actes n'a guère changé depuis 50 ans... !

Quant à la dégradation du patrimoine musical, il est piquant de constater qu'une sorte de réaction en chaîne se produisait alors comme aujourd'hui : on proscrit d'abord toute musique; et surtout la musique sérieuse, donc onéreuse et on en déduit qu'on peut en garder une meilleur marché, de série, bonne pour le peuple, bêtifiante il est vrai, mais qu'importe, les spécialistes une fois éliminés, qui s'en apercevra ?

« Il (le curé) éprouvait donc un grand soulagement à la pensée que, désormais, la place était libre. Donnez-lui seulement quelques bons chrétiens, quelques enfants, et il se chargera de suppléer avec succès les chanteurs absents. Son peuple apprendra vite trois ou quatre cantiques d'usage courant... Enfin quand même les fidèles mettraient un peu de mauvaise humeur à chanter ces airs édifiants, il ne se découragerait pas, et, de sa voix cassée par le catéchisme et par la prédication, il soutiendrait le choeur avec vaillance jusqu'au bout.

Obsédés de cette idée de plus en plus impérieuse et exclusive, et s'excitant mutuellement, que de prêtres ont ainsi improvisé, à leur manière, la « réforme du chant d'Eglise ». Le Pape, selon eux, ne pouvait maintenant qu'applaudir à leur effort, et quant au chant grégorien, s'il ne leur donnait pas raison, ils auraient raison contre le chant grégorien. Car ce n'était pas le chant-art, c'était le chant-action qu'il importait de restaurer. »

 

On voudrait citer le livre entier.

Pour finir, l'abbé Clément Besse envisage les effets pastoraux de ces abandons de valeurs pourtant sûres de l'Eglise. Entendra-t-on mieux sa voix que la nôtre, qui crie casse-cou ?

 

« Où donc est cet avantage tant vanté ? - Est-ce dans le niveau où va tomber l’âme chrétienne, à présent qu’elle n'aura plus l'occasion d'exprimer dans l'Église, un idéal un peu fier et large ? Est-ce dans l'uniformité énervante de ces poussives mélodies, qu'on appelle cantiques populaires... Mais ce que vous appelez de ce nom, ce n'est le plus souvent que bassesse et trivialité. On s'étonne que la climatisation en ait pu se faire dans un lieu aux pensées sublimes...

Ou bien si l'on tire le cahier de chants du peuple, ne soyez plus scandalisés de n'attirer à vous que les volontaires, aveuglément attachés à votre fortune... Peut-être même ce changement mettant les choses à leur portée, leur ira-t-il à merveille ; et vous vous enfoncerez dans cette illusion si répandue qui fait croire que tout va bien et que tout le monde nous suit, parce que quelques habitués fréquentent nos confréries ou en réclament de nouvelles…

Mais les autres ? - Oui, les autres ? - Ils se diront inaptes à épouser votre mentalité, qui vous auront jugé sur ces misères… »

 

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