SNAPE

Bulletin n° 8. Janvier 1970

archives-Compte-rendu d'audience à l'Archevêché de Paris de E. Souberbielle.

Le point de vue de TRI 95.30 de M. Culot-Debray.

Jeanne Demessieux de A. Faverais.

 

Compte-rendu d'audience à l'Archevêché de Paris

 

            Un rendez-vous avait été pris pour le mercredi 17 décembre. Monsieur Faverais, Président du Syndicat, accompagné de MM. Souberbielle et de Saint-Jorre, s'est rendu à l'Archevêché pour conférer avec Monsieur le chanoine Hiret, Chancelier.

            La séance a été précédée d'une réunion de la Commission d'examen destinée à répondre aux nouvelles demandes de cartes professionnelles.

            La Commission d'examen a traité entre autres choses, de l'âge de la retraite. On s'est mis d'accord pour affirmer que, au-delà de 65 ans, conformément au premier alinéa du paragraphe D du titre III de la Convention collective, les contrats doivent être maintenus ; qu'aucun licenciement pour raison d'âge ne peut être fait sans l'assentiment de l'Archevêché et du Président du Syndicat ; que les maîtres de chapelle, dans le cas où ils voudraient cesser de convoquer un titulaire inapte à la continuation de ses fonctions, ne pourraient le faire qu'après avis de la Commission d'examen.

            C'est après cette séance que MM. Faverais, Souberbielle et de Saint-Jorre se sont rendus avec Monsieur l'abbé Durez au bureau du Chancelier. On y a envisagé d'abord  la question générale des licenciements. Le Président a rappelé l'article C du titre III de la Convention, où il est stipulé que tout licenciement est conditionné par l'envoi d'un pli recommandé à l'intéressé et de deux copies, adressées, l'une au Chancelier du diocèse, l'autre au Président du Syndicat.

            En ce qui concerne les licenciements qui ont eu lieu ces derniers temps, le Chancelier déclare qu'il n'a reçu aucune copie, et il n'a pas eu non plus connaissance de copies qui aurait été reçues par les Chanceliers des diocèses voisins. Le Président affirme qu'il n'a rien reçu non plus, et que, en conséquence, aucun des licenciements intervenus depuis la signature de la Convention ne sont valables, et que, s'ils devaient le devenir, ce serait seulement après l'envoi des plis recommandés avec les six mois requis de préavis ou indemnité de délai à dater de la réception. Il blâme tout particulièrement le procédé qui consiste à se dégager d'un artiste en cessant de le convoquer et sans lui signifier son licenciement. Il fait remarquer que ce licenciement tacite n'est pas loyal et qu'il porte un grand tort à l'artiste en le privant des prestations de la Sécurité Sociale, d'une partie des éléments valables pour le calcul de sa retraite, de la possibilité de se faire inscrire à un centre de chômage qui, outre ses versements d'indemnités, pourrait s'occuper de son placement ou de sa reconversion.

            A ce propos le Président parle des récents licenciements ; il s'élève avec fermeté contre les diminutions des effectifs des choristes, en considération de la dignité des offices, du convoi funèbre, du mariage, qui, en tant que sacrement, a droit, quant à la musique et au chant à un minimum de décence. Il dénonce aussi, du même point de vue, le scandale de plus en plus fréquent de l'emploi de disques en remplacement des musiciens. A cette plainte le Chancelier a apporté une approbation tacite, mais formelle, en demandant si de tels faits, assez fréquents en banlieue, s'étaient produits à Paris, à quoi le Président répond affirmativement.

            Un moment a été consacré aussi à la question des organistes-chanteurs. Sauf le cas d'un contrat spécial antérieur à la Convention collective, le cumul est interdit ou seulement toléré dans quelques paroisses de banlieue avec l'autorisation de l'Archevêché et du Syndicat. Monsieur Faverais rappelle qu'il avait déjà remis une liste de paroisses qui emploient des organistes-chanteurs à Monsieur le Chancelier, qui l'avait déclarée abusive. Il lui annonce qu'il lui en enverra une seconde, et propose comme sanction en cas de cumul illicite le retrait de la carte de chanteur, sanction qu'il avait déjà eu l'intention d'appliquer, mais dont il voulait d'abord soumettre le principe au Chancelier. Celui-ci donne son accord.

            La question des contrats écrits est à son tour envisagée. Le Président se plaint que la règle du contrat écrit, stipulée par la Convention soit encore trop peu suivie. Il fait remarquer à ce sujet que les curés semblent souvent, à cet égard, retenus par une crainte de créer un engagement de surcroît. Il en dénonce l'erreur. L'engagement, dit-il, préexiste dans la convention verbale et la situation de fait. Le contrat ne crée pas l'engagement, mais se borne à le constater. Il n'a d'autre raison d'être que de simplifier et de faciliter les relations administratives. Le Président insiste auprès de Monieur le Chancelier pour qu'il s'emploie auprès des curés à vaincre ce préjugé. Il rappelle que la limite de date pour la signature des contrats vient d'être reculée jusqu'au 31 janvier 1970, ce qui porte maintenant à un an la prorogation.

            Nous avons abordé enfin la question grave du préjudice causé aux titulaires par la révision éventuelle du découpage des paroisses. Le cas va se produire très prochainement pour les paroisses Notre-Dame, St-Leu et St-Merry. Le transfert à St-Merry du territoire de l'Hôtel-Dieu doit, s'il n'est accompagné d'une convention spéciale, priver les titulaires de Notre-Dame de la quasi-totalité de leur casuel. Le Chancelier sur la proposition du Président du Syndicat, décide de réunir les curés et prêtres intéressés pour la recherche d'une solution.

            L'entretien avec Monsieur le Chancelier dura une heure et demie.

 

                                                                                  E. SOUBERBIELLE

 

Le point de vue de TRI 95.30

 

            Seuls les gens heureux et qui n'ont pas d'histoires... à me raconter ignorent ce numéro de téléphone.


            C'est avec la plus grande satisfaction que j'ai lu le compte-rendu d'audience qui précède, avec une grande admiration aussi pour les membres du Bureau qui ont su faire confirmer les termes d'une Convention collective déjà vieille de bientôt deux ans, mais qui aussi pendant deux ans n'a cessé d'être violée de plus ou moins subreptice façon.

            Les histoires qu'on a confiées à TRI 95.30 ne m'ont pas rendue optimiste, et je me demande si une telle réunion au sommet ne ponctuera pas tous les deux ans la sûre dégradation de la situation des musiciens d'Église.

            Quelles garanties avons-nous de la mise en pratique de toutes ces belles affirmations, lorsque nous savons, par exemple, que Messieurs les curés, tout en recevant de l'Archevêché des formulaires d'établissement de contrats, à part quelques heureuses exceptions, se sont bien gardés de les utiliser, comme s'ils avaient reçu en même temps une mise en garde contre le danger d'avoir un ou deux chanteurs titulaires ; ou tout simplement, passant outre aux accords qui ont été signés par les Chanceliers, sont bien décidés à rester le plus possible en marge de la Convention collective.

            Nous regrettons que beaucoup de nos employeurs ne lisent pas avec plus de conscience les Cahiers d'action religieuse et sociale et en particulier le numéro 389-390 où nous trouvons page 33 :

            « ...Il faut le dire fermement : le bien commun interdit que l'on s'obstine à exploiter une mine qui s'épuise ou à empêcher une évolution technique bienfaisante, pour éviter à un certain nombre de travailleurs de changer de région ou de profession. Ce qui reste indispensable, c'est que ces 'conversions', toujours pénibles, soient réalisées de manière humaine, avec le concours des organisations syndicales, et qu'un travail vraiment rémunérateur soit finalement assuré aux intéressés. »

           

            On le voit, nous ne demandons pas la lune. Nous acceptons qu'on n'exploite plus la mine, nous n'oserions dire si l'évolution technique est bienfaisante, mais nous demandons qu'on nous traite humainement. Or, la grande majorité des chanteurs et des organistes étant sans contrat sont considérés (à tort) comme non-titulaires, et je peux citer de nombreux cas, où l'employeur congédie en fait avec 3, 2 voire même une semaine de préavis. 'On' ne licencie pas, simplement il n'y a plus de travail : c'est réglé. Copiant en cela les plus mauvais patrons, 'on' ne s'inquiète pas de savoir si l'homme ou la femme qu'on a fait travailler 10 ou 20 ans peut vivre ou peut se reconvertir. Si la profession d'organiste, de maître de chapelle ou de chanteur doit disparaître (ce que nous pouvons discuter d'un autre point de vue) il a toujours été entendu que l'on procéderait par extinction. Or, nous sommes éteints bien avant que d'être morts.

            J'attire l'attention de Messieurs les curés sur le fait que les chanteurs dont ils se débarrassent n'ont pas droit, bien souvent, à la retraite complémentaire de l'IGIRS. Que la retraite de la Sécurité Sociale est infime, et que s'ils n'ont pas 65 ans, ils n'ont rien du tout. Certains se sont inscrits à des caisses de chômage, qui ne leur ont jamais rien proposé.

            Qu'on me comprenne bien : il ne s'agit pas de vider ma bile en pensant à tel ou tel cas particulier. Si j'ai bien compris les études du père Jean Villain, les cas de reconversion de n'importe quel travailleur ne relèvent pas de la charité individuelle d'un patron... « Le problème est de moins en moins un problème individuel et limité, c'est un problème de politique générale. » (Revue de l'action populaire. Janvier 1964)

            Je pose donc la question : si l'employeur, à l'échelon de la paroisse, n'a pas les moyens d'assurer la reconversion décente d'un employé, soit dans le service de la paroisse, soit de toute autre manière, même charitable, que compte faire l'Archevêché, en liaison avec Messieurs les curés pour résoudre décemment tous les cas particuliers qui ont appelé TRI 95.30... et les autres ?

            Et c'est urgent : certains voient approcher la misère.

 

                                                                                  M. CULOT-DEBRAY

 

 Jeanne Demessieux

 

            Il y a un peu plus d'un an, Jeanne Demessieux nous quittait.

            Quelques journaux, en France, accordèrent à la triste nouvelle juste assez de place pour se montrer bien informés. Quant à la profondeur du deuil qui frappait ainsi la musique, il n'en fut jamais question, à ma connaissance du moins.

            Jeanne n'avait pas droit à la 'une' bien sûr. Elle n'était qu'une artiste ; et une tribune d'orgue est toujours plus effacée qu'un podium ou une arène. Consacrer à un art, en particulier au nôtre, autant d'attention qu'aux autres disciplines, par ailleurs très méritoires, semble constituer une gageure qu'aucune presse soucieuse de ses intérêts ne se risque à affronter : rappelez-vous Ginette Neveu.

            Nous connaissons tous la prestigieuse organiste que fut Jeanne Demessieux, d'abord au Saint Esprit puis à la Madeleine. Sa renommée fut plus grande encore au-delà de nos frontières, qui opposaient un rempart difficilement franchissable aux mesquineries et aux jalousies.

            Sa vie quotidienne, toute entière vouée au travail, est moins connue, et cet aspect de notre chère disparue vaut bien quelques lignes de notre bulletin.

            Née à Montpellier, le 13 février 1921 (le 14 pour l'état civil), Jeanne Demessieux manifeste de bonne heure une vive intelligence et une mémoire remarquable.

            Elle n'aimait pas l'école... parce que, assimilant immédiatement toute matière de classe, « elle y perdait son temps à entendre répéter sans cesse les mêmes choses pour ceux qui n'avaient pas compris. »

            Elle trouva au foyer paternel la possibilité d'étudier rapidement et méthodiquement, en même temps qu'elle s'adonnait à la musique sous la direction de sa sœur, à laquelle il revenait, semble-t-il, de conférer l'étincelle de départ à des dispositions extraordinairement remarquables.

            Car Jeanne était une travailleuse acharnée, que dérangeait tout ce qui n'était pas travail. Les heures de repas lui étaient particulièrement désagréables et se voyaient reportées en conséquence. Leur durée était réduite au minimum indispensable et la quantité jugée toujours trop copieuse.

            Déjà, à cette période, l'activité de Jeanne imposait qu'elle fut freinée, et ses parents n'y manquèrent certes pas ; sans trop d'espoir pourtant, en quoi ils ne se trompaient pas. Tentative encore moins fructueuse quand s'ajoutèrent les leçons, les cours, les charges d'organiste, la composition, les concerts.

            Car, bien que vivement encouragée par Henri Busser à concourir pour le Prix de Rome, elle suivit les conseils de Marcel Dupré, qui l'engageait à préparer sous son égide une carrière de virtuose : réussite merveilleuse du maître et de l'élève.

            Jeanne Demessieux, bien que très simple, ne se liait pas facilement, et se confiait plus rarement encore. Pour être de ses amis, qu'elle voulait peu nombreux, il ne suffisait pas d'être musicien ou autre, il fallait être constructeur. Ainsi le voulait son propre tempérament, qui était essentiellement créateur.

            C'est à le considérer sous cet angle qu'elle témoigne dès le début une grande sympathie à notre Syndicat, auquel elle avait demandé à s'affilier. En raison de sa position à la tête de l'U.M.C.O., je lui avais demandé de patienter jusqu'à ce que notre Syndicat ait donné la preuve qu'il pouvait, et lui seul, être constructif et efficace.

            Aussi, quelle joie pour elle, lorsque le 31 mai 1968, tenu par elle au courant de son désir d'assister à la signature de la Convention Collective, je la conduisis à l'Archevêché voir l'aboutissement d'une œuvre à laquelle elle s'était intéressée depuis le début.

            Elle me dit alors qu'elle en avait assez vu pour estimer pouvoir être effectivement des nôtres. Elle le fut en effet ; elle reçut le numéro 170. (Note *).

            Malheureusement, déjà à cette époque, elle commençait à ressentir les effets d'une attaque sournoise contre sa santé. Un jour que je l'engageais à prendre un long repos, à ma grande surprise elle acquiesça. « Je prendrai huit jours » me dit-elle.

            Elle devait en prendre, hélas, davantage, obligée de capituler sous le poids d'une fatigue intense.

            Le mal empirait rapidement, ne décourageant pas d'ailleurs les vastes projets ni les signatures de contrats.

            Elle espère toujours guérir et reprendre ses activités. Un de ses derniers jours pourtant, au cours d'une de mes visites, alors que je me disposais à la quitter, elle me retint fermement : « Ne partez pas encore, Albert, je voudrais vous dire beaucoup de choses ». Me tenant par la main, elle me parla tout au long d'un monologue de plus d'une heure, épuisant pour elle, mais qu'elle ne voulut pas me laisser abréger. Une grande confiance semblait vouloir animer son discours ; et pourtant, au bout d'un certain temps, elle se mit à pleurer ! C'était le dernier de nos entretiens oraux.

            Je ne devais plus voir Jeanne que quelques jours après, sur son lit de mort et dans celui de son dernier repos. Redoutant de ne pouvoir supporter cette dernière épreuve trop douloureuse pour elles, sa sœur et sa cousine me demandèrent de rester pour le dernier devoir, elles-mêmes se tenant avec une amie dans une pièce voisine. Elles réapparurent quelques instants pour dire à la défunte un dernier adieu, puis je les accompagnai à nouveau dans leur solitude. Je revins alors près de Jeanne l'embrasser une dernière fois ; puis le cercueil se ferma. Elle était prête pour son entrée triomphale à la Madeleine.

            Elle repose maintenant au cimetière d'Aigues-Mortes, où elle fut conduite, le 15 novembre, après une cérémonie émouvante dans sa simplicité si contrastante avec celle de la veille. À Aigues-Mortes, où j'étais à titre personnel, je représentais en même temps notre Syndicat. Monsieur Formisyn, Président de l'Amicale des chanteurs d'Église, m'avait également donné par écrit mandat de le représenter.

            Si Jeanne Demessieux nous a quitté, son message reste ; ou plus exactement ses messages, n'en déplaise à certains esprits chagrins et jaloux, qu'elle s'est toujours contentée de traiter avec mépris ; ce qui fut peut-être un tort. Et en cela, nous ne nous sentons nullement tenus de l'imiter.

 

* : Notre vice-président Souberbielle offrit alors de résilier sa fonction en faveur de Jeanne Demessieux . D'autres possibilités permettant de porter celle-ci à la vice-présidence, je déclinai l'offre de Monsieur Souberbielle, dont l'initiative en cette circonstance ne surprendra certainement aucun de nos collègues.

 

Le Président, Albert FAVERAIS

 

 

 

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