SNAPE

Bulletin n° 6. Novembre 1966

Éditorial. 27 octobre 1966 de A. Faverais, Président.

L'expérience liturgique de E. Souberbielle.

 

Éditorial

 

27 octobre 1966

 

18 heures venaient de sonner.

Devant l'Archevêché m'attendait Monsieur de Saint-Jorre, qui devait assister à mon entrevue avec Monsieur le Chancelier du diocèse.

Près d'une heure trois quarts d'entretien, au cours duquel allaient être posés tous les problèmes relatifs à notre profession, et serrés de très près au point de ne laisser place à aucun propos inutile.

À la demande de Monsieur le Chancelier, je trace donc un bref historique de notre syndicat depuis sa fondation jusqu'à ce jour : ses espoirs, ses difficultés, sa longue léthargie, son réveil, sa volonté de vivre, l'esprit qui inspire son action. Je donne les précisions désirées sur la nature et les buts des associations de musiciens d'Église (Amicale des chanteurs d'Église, Union des maîtres de chapelle et organistes) - associations sœurs, mais non concurrentes - qui, d'ailleurs s'interpénètrent par le jeu des adhésions, le syndicat se distinguant par son caractère légal et sa capacité à organiser et protéger la profession.

À ce titre notre syndicat a besoin d'une Convention collective qui fixe les droits et devoirs des parties contractantes, qui tienne compte de l'évolution si rapide de notre époque et des nombreux faits nouveaux, qui soit réaliste et clairvoyante et qui réponde à toutes les exigences légales attachées à la confection d'un tel document. Plutôt que de confier à l'Archevêché la responsabilité des engagements du côté patronal, les employeurs directs (c'est-à-dire les curés) demeurant responsables des infractions relevées à leur charge, il est préférable que l'Archevêché agisse en qualité de mandataire des curés, en raison de la position prise à leur sujet par la loi de 1904.

Autre problème, celui de la rémunération des services rendus par les musiciens d'Église. L'accroissement constant, quoique moins rapide actuellement, du coût de la vie rend nécessaire la révision des cachets versés à nos artistes. Une telle révision, cela ne m'échappe pas, doit s'inscrire dans le cadre de prévisions budgétaires qui s'établissent chaque année pour l'exercice à venir, et en conséquence elle ne peut se faire immédiatement. Aussi semble-t-il opportun de faire quelque chose en attendant l'étude du budget, ce quelque chose pouvant être une augmentation forfaitaire de 10 % des cachets dans un délai aussi rapproché que possible.

À Monsieur le Chancelier, qui demandait si nous avions une mutuelle, je réponds que cette mutuelle n'existe pas, mais que notre syndicat envisage l'organisation, en accord avec l'Archevêché, d'une Caisse de retraite complémentaire qui accorderait, même de façon modeste, à nos camarades une certaine parité avec les autres travailleurs. Cette Caisse aurait en outre pour avantage de faciliter aux artistes fatigués par une carrière déjà longue, surtout aux chanteurs, dont la voix est plus sensible aux atteintes de l'âge, la décision du repos dont ils redoutent l'échéance en raison de la modicité frappant dès lors leurs ressources.

À la suite de cet exposé, résumé ici à l'essentiel, la ligne de conduite ci-après a été adoptée en accord avec Monsieur le Chancelier et moi-même.

1. La Convention collective

Monsieur le Chancelier et le Président du syndicat, chacun en possession de la Convention de 1948, noteront les observations qu'ils jugent utile d'apporter. Le rapprochement de ces propositions se fera lors d'une rencontre des deux intéressés qui établiront alors en commun un projet de Convention, préparation destinée à gagner du temps lors de la rédaction définitive.

Celle-ci se fera lors de la réunion des Commissions financières élues par les Curés pour les représenter à l'Administration du Temporel, donc mandatées par eux, les Chancelleries des nouveaux diocèses étant elles-mêmes invitées à envoyer leurs délégués. L'Amicale des chanteurs d'Église et l’U.M.C.O. seront également invités à mandater des représentants à titre consultatif pour leur permettre d'apporter leur contribution à ce travail.

Après mise au point, les signatures légales seront apposées et les formalités administratives accomplies.

2. La rémunération

Monsieur le Chancelier, au vu des chiffres que comportent les tarifs de fixe et de casuel, a estimé qu'en effet ceux-ci étaient insuffisants. Il a donc accepté le principe de l'augmentation globale de 10 % en attendant la révision détaillée des cachets de toute nature, et a proposé pour date d'effet le 1er janvier 1967, date pour laquelle j'ai donné mon accord.

3. La Caisse de retraite complémentaire

Monsieur le Chancelier s'est montré favorable à une telle institution, qui permettrait de ne pas abandonner à un sort souvent difficile des artistes qui, après des études longues et coûteuses, ont consacré leur carrière au service de l'art, de la liturgie et de l'Église.

Avant de nous séparer, nous avons remercié Monsieur le Chancelier pour l'intérêt qu'il a bien voulu témoigner à notre cause. Je vous donnerai de plus amples détails lors de l'Assemblée Générale à laquelle je vous convoque pour le 24 novembre prochain, à 18 heures 30, à la salle des Mauristes, 3 rue de l'Abbaye (troisième étage) métro Saint-Germain-des-Prés - Mabillon.

Les questions proposées pour l'ordre du jour devront parvenir à la Secrétaire : Madame Culot pour le 12 novembre.

Le mandat du Conseil Syndical venant à expiration, nous aurons à procéder à l'élection de nouveaux membres, et à cet effet les candidatures devront parvenir à la Secrétaire au plus tard le 19 novembre.

L'ordre du jour arrêté par le Président sera adressé le 17 avec les conditions dans lesquelles devront se dérouler les opérations de vote direct, par correspondance ou par procuration.

Le Président, Albert FAVERAIS

 

L'expérience liturgique

 

Pour apprécier justement les applications de la Constitution Conciliaire sur la liturgie, il convient de distinguer toujours dans son texte deux sortes de formules : celles qui expriment des ordres, et celles qui expriment des permissions.

Une grande partie du clergé s'est appliqué et s'applique de plus en plus à effacer cette distinction, et à donner pour obligatoire ce qui est proposé comme facultatif.

Nous avons déjà signalé ce grave travestissement de la pensée du Concile. Devant les dérèglements qu'une telle attitude n'a pas manqué d'engendrer, on commence à s'émouvoir, et des voix ecclésiastiques se font entendre pour dénoncer l'équivoque et rétablir la vérité dans l'esprit des fidèles.

Monsieur le Chanoine REBUFAT, curé de Saint-Vincent de Paul, dans son bulletin paroissial du mois d'octobre 1966, rappelle les termes du texte conciliaire :

Article 1. Paragraphe 1: L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera maintenu dans les rites latins.

Article 1. Paragraphe 2: Toutefois, soit dans la messe, soit dans l'administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l'emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple. On pourra lui accorder une plus large place.

Article 54 : On pourra donner la place qui convient à la langue du pays dans la messe célébrée avec le concours du peuple, surtout pour les prières et la prière commune, et, selon les conditions locales, aussi dans les parties qui reviennent au peuple. On veillera cependant à ce que les fidèles puissent chanter ensemble en langue latine aussi les parties de l'Ordinaire qui lui reviennent.

Article 116 : L'Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine. C'est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d'ailleurs, doit occuper la première place.

« Est-ce clair ? » dit Monsieur l'abbé REBUFAT. « Est-ce un ordre ? »... Quand on s'appuie sur une permission, on doit avoir la loyauté de citer le texte tout entier, c'est-à-dire de remonter jusqu'à la règle générale, et ne pas faire comme si elle n'existait pas. Il s'agit de ne pas donner aux fidèles une idée fausse de ce qu'a voulu le Concile.

Pour le chant, la question est la même que pour la langue : « Il s'agit d'une permission, et non pas d'une obligation et d'une règle générale. Ce qui est normal, c'est le chant grégorien : donc il veut qu'on le conserve et non pas qu'on le supprime. »

Mais ceux qui donnent comme obligatoire ce qui est facultatif traitent volontiers comme facultatif ce qui est obligatoire.

« Agir ainsi, dit Monsieur l'abbé REBUFAT, c'est aller complètement contre ce qu'a voulu le Concile. C'est désobéir formellement à ses prescriptions. »

DÉSOBÉIR ! C'est bien le mot qu'il fallait dire, et il faut être reconnaissant à un membre éminent du clergé parisien d'avoir eu le courage de le dire. Nous le répéterons donc après lui : la crise que nous subissons est une crise d'obéissance. Latente, mais déjà inquiétante avant le Concile, elle éclate maintenant de toutes parts et crée dans l'Église, sous l'apparence d'une fausse docilité, une situation révolutionnaire.

Faut-il s'étonner que l'usage même des permissions s'en trouve faussé ? L'obéissance n'est-elle pas la justification des libertés ? Comment pourrait-on user avec sagesse des autorisations quand on refuse d'abord d'accomplir les obligations ? C'est ce qui explique la crise que nous vivons, et comment les concessions de l'Église ont engendré chez nos innovateurs les licences les plus effrénées.

Le désordre se manifeste d'abord dans les traductions. On transgresse formellement l'article 36 qui les soumet au contrôle et à l'approbation des évêques, et on répand aux messes chantées des textes comme ceux-ci (citons au hasard) :

« - Dans des éternités d'éternité... - De toujours à toujours... - Viens pour notre attente... - De tous les lointains de la terre... - Seigneur ne sois pas si loin... - Pourquoi t'éloignes-tu de ma plainte ? » ...

Citons aussi la traduction de cet Introït : Au secours ! (Deus in adjutorium intende)

Ces textes sont imprimés, quelquefois polycopiés, sur des feuillets qu'on distribue dans les paroisses comme textes officiels de la liturgie catholique.

Quant à la musique qui accompagne ces textes, c'est elle qui inspire à Monseigneur LALLIER, Archevêque de Marseille, les réflexions suivantes :

« Il ne faut pas trop se hâter de considérer les mélodies des messes en français comme un progrès sur la messe chantée en latin. Là où les éléments le permettront, il serait regrettable que le chant grégorien perde sa place... » (Bulletin diocésain de Marseille)

La commission diocésaine de musique sacrée de Marseille « fait remarquer que les mélodies actuelles sont loin de donner toute satisfaction. » (Figaro, 22 - 02 - 1966)

Paroles modérées, critiques discrètes, mais qui en disent long sur les désillusions.

On va plus loin. On efface peu à peu toute distinction entre le profane et le sacré. Nous avons entendu une messe folklorique, avec accompagnement de guitares, d'Amérique latine, présentée par un prêtre, non point comme un cas approprié, réservé à certaines populations d'Argentine, mais bien comme un modèle, un type de la liturgie de l'avenir, et, pour citer ses propres paroles, « comme une hirondelle qui annonce le printemps. » On a entendu, salle Borromini, à Rome, une messe yé-yé, organisée par les R.P. Oratoriens, heureusement condamnée comme « blasphématoire » par un communiqué de Monseigneur VIRGILI, président de la commission de musique sacrée. Nous avons entendu la messe « concrète » de N.D. des Champs, où un auditeur venu du Congo, a reconnu les cris et le tintamarre rituel des tribus d'Afrique.

Le sens du sacré ! Non seulement il s'affaiblit en fait, mais il commence à être nié en doctrine. Le Figaro du 7 septembre 1965 rend compte d'un exposé du Père ANTONIO sur « l'expérience chrétienne du sacré, mettant en opposition foi et religion, pour nier, semble-t-il qu'il y ait une notion chrétienne du sacré. » Je dois reconnaître que je n'ai pas entendu les propres paroles du Père ANTONIO, mais avoir pu suggérer à un journaliste un tel compte rendu, est, tout de même assez inquiétant.

Ajoutons à tout cela les danseuses de Saint-Jean de Montmartre, qui mimèrent dans l'église, à la veillée de Noël, la maternité de la Sainte Vierge, les théories de grands clercs des deux sexes, de Sainte Bernadette d'Auteuil, qui troublèrent les fidèles par leurs polissonneries, les danses de la Rochelle, devant l'autel par les jeunes filles des écoles libres.

Devant ces excès, une réaction ecclésiastique commence à se manifester. Nous avons rapporté les fermes déclarations de Monsieur le curé de Saint-Vincent-de-Paul, les paroles sages et désabusées de Monseigneur l'Archevêque de Marseille, le blâme énergique de Monseigneur VIRGILI, président de la commission romaine de musique sacrée. Ajoutons-y ces lignes d'un autre prélat romain, Monseigneur CELADA, qui écrit dans Capela sistina de juin 1966 : « La sainte liturgie, qui est actuellement le centre des préoccupations de l'Église, traverse - il est inutile de le nier - une période de grande crise, peut-être la plus douloureuse de son histoire.

Le carnaval liturgique qui se répand dans le monde entier devra être suivi d'un salutaire carême ; un carême pendant lequel il faudra méditer, sous la cendre et le cilice, sur les désastres causés, le désarroi des âmes, l'offense à la majesté du culte divin.

On commence, du reste, à confesser cet échec, avec des expressions plutôt timides et embarrassées, mais suffisamment éloquentes dans leur sincérité : « Aucune initiative appréciable, écrit la Revistade pastorale liturgica (numéro 16, mai 1966) soit dans la catéchèse, soit dans le chant, n'a donné les résultats espérés. Manque de coordination, sans doute, au niveau national et diocésain, ou insuffisance de sensibilité et de préparation. » On commence à discerner un dangereux retour à la situation d'avant le Concile. »

« Signes de fatigue, conclut Monseigneur CELADA, crainte légitime d'une faillite. Le temps travaille pour tous. »

C'est la sagesse de l'Église qui parle ici par la voix de Monseigneur CELADA : elle déclare que l'épreuve du temps est nécessaire pour légaliser les innovations. C'est ce qu'exprimait officiellement Monseigneur FELICI, secrétaire du Concile, lorsqu'il apporta à la Constitution Conciliaire la Sanction du Saint-Siège : « La présente Constitution, dit-il, n'engage pas l'infaillibilité pontificale. Elle n'est qu'un décret révocable à tout moment. »

Ces paroles, publiées par la presse, mais omises par la presse catholique, devaient être rappelées à ce propos. Retenons-les, et ne nous hâtons pas, comme on le fait souvent, de proclamer « irréversible » ce que l'Église déclare « révocable ».

Les innovations liturgiques, celles du moins qui ne s'expriment pas impérativement, sont proposées non pas comme une réforme au sens absolu, mais comme une expérience.

Cette expérience se poursuit. Sans vouloir préjuger de ses résultats futurs, nous devons juger ses résultats actuels. Ils sont désastreux. D'aucuns affirment qu'elle en produira de bons, un peu plus tard. Nous en doutons beaucoup.

Si le temps nous donne tort, nous le reconnaîtrons. Mais il était nécessaire d'exprimer au moins nos doutes en face des doctrinaires de l'Extravagance qui se montrent si sûrs de l'avenir.

Édouard SOUBERBIELLE

 

PAUL VI à propos de la réforme liturgique

 

S'adressant aux membres du Conseil chargé de veiller à l'application de la réforme liturgique, le pape engage vivement ses auditeurs à faire preuve «  de respect de la tradition, source d'un héritage précieux et vénéré, et d'intelligence historique au sujet des rites à réviser aujourd'hui et de leur signification véritable. Cela - a poursuivi le Souverain Pontife - pour que votre examen soit guidé non pas par l'idée d'apporter des changements injustifiés, ni par une hâte iconoclaste qui voudrait tout réformer et changer, mais par une prudence religieuse et un respect intelligent. »

 

L'opinion d'un journaliste probablement impartial

 

« ... Parler la langue de son temps est une ambition louable pour la religion, mais que faire quand le temps fuit et sa langue avec lui ? Ayant chassé le latin, le français ne prend-il pas déjà des allures de langue morte ? »

Robert ESCARPIT. Le Monde du 7 mai 1966

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